Accorder le grenat : quand le sommelier écoute le vin avant de le goûter
Photo: André Karwath, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons
Il y a des soirées où l'on comprend vite que tout se tient. Celle-ci commence par un verre de Bordeaux servi à un ami violoncelliste qui, avant de goûter, fait tourner le liquide dans son verre, le regarde longuement contre la lumière et lâche : « Dis donc, ça a l'air épais, presque grave. Tu as du Bach ? »
Personne ne s'est encore mis d'accord sur l'existence d'une véritable synesthésie partagée entre le goût et l'ouïe. Mais les correspondances, elles, s'invitent à toutes les tables — et surtout à toutes les écoutes.
La robe d'abord, comme une première note
Un sommelier vous le répétera : la dégustation commence par l'œil. La robe, sa densité, ses reflets — grenat, rubis, doré, paille — racontent déjà l'âge du vin, son corps, sa tension. De la même manière, la première seconde d'un morceau installe une couleur d'ambiance avant même que la mélodie ne se déploie.
Un vin jeune et profond, presque opaque, appelle spontanément des timbres graves et enveloppants : un violoncelle, une contrebasse bien ampouleuse, un accord de piano tenu en bas du clavier. À l'inverse, un blanc vif aux reflets verts — un Muscadet, un petit Chablis tout en nervosité — réclame des sonorités claires, une flûte traversière, un clavecin qui pétille.
Ce n'est pas de la poésie gratuite : les descripteurs utilisés par les professionnels des deux mondes se recoupent étonnamment. On parle de « rondeur », d'« attaque », de « finale », de « texture », de « profondeur » aussi bien dans un guide des vins que dans une critique de disque.
Ce qu'en disent ceux qui goûtent et ceux qui jouent
Interrogé lors d'une soirée œno-musicale dans une cave parisienne, un sommelier résumait ainsi sa méthode : « Je cherche la longueur en bouche, puis je cherche la longueur dans la musique. Un vin qui s'étire, c'est un adagio. Un vin qui claque, c'est un allegro. »
De son côté, une altiste habituée aux concerts-accords dans les vignobles de la Loire confie : « Les rouges structurés, type Saumur-Champigny bien élevé, supportent les contrepoints — tu peux superposer les voix, le vin tient. Un rosé léger, lui, veut une mélodie seule, nue, sans garniture. »
La logique tient la route : plus un vin est complexe et tannique, plus il supporte — et réclame — une écriture musicale dense. Plus il est simple et joyeux, plus la musique doit savoir rester sur sa faim.
Le guide de survie pour dîner en accord parfait
Envie de tenter l'expérience chez vous ? Voici quelques pistes d'accords, testées et approuvées autour de nos tables — et sans prétention œnologique excessive.
Le Bordeaux grenat, tannique et profond → un violoncelle, évidemment. Les Suites de Bach interprétées par une grande oreille française, ou plus contemporain, une pièce écrite pour l'instrument seul. La rondeur du bois rencontre celle du fût.
Le Sancerre ou le Chablis, tendu et minéral → Debussy, sans hésiter. Quelque chose de « La Cathédrale engloutie » ou des préludes les plus limpides : la fraîcheur en miroir.
Le Châteauneuf-du-Pape, opulent et solaire → du jazz modal, un sextet bien chaud, des cuivres à l'unisson. Le vin a des épaules, la musique peut pousser le volume.
Le Champagne, doré et vif → le répertoire français pour piano du début du XXᵉ siècle. Poulenc, Satie, quelques Fauré : la bulle en équivalent sonore, léger et précis.
Le Chinon ou le Bourgueil, franc et poivré → une voix. Une chanson française bien écrite, un interprète à texte. Le vin a quelque chose à dire, la musique aussi.
Organiser sa soirée en trois mouvements
L'exercice fonctionne mieux avec un minimum de mise en scène. Pas besoin d'un orchestre ni d'une cave à 2 000 bouteilles : un système audio correct et une sélection réfléchie suffisent.
Premier mouvement : servir à l'aveugle, sans étiquette, et demander à vos invités d'associer chaque verre à un des trois morceaux proposés. Les erreurs d'accord sont souvent les moments les plus savoureux de la soirée.
Deuxième mouvement : déguster en écoutant, vraiment. Baisser la lumière, laisser le disque tourner, prendre le temps de chercher ce que le vin et la musique ont en commun — l'attaque, la rondeur, la longueur.
Troisième mouvement : tout le monde parle. Et c'est là que la magie opère, quand l'un entend du cuivre là où l'autre goûte de la cerise noire.
Une expérience à refaire, verre après disque
Rien de tout ceci n'est une science exacte — et c'est précisément ce qui rend l'exercice délicieux. Il n'y a pas de bonne réponse, seulement des résonances personnelles, des accords qui fonctionnent pour vous et pas pour votre voisin de table.
Alors la prochaine fois que vous débouchez une bouteille sombre et sérieuse, résistez à la playlist d'ambiance habituelle. Choisissez un disque comme vous choisiriez un accord mets-vin : avec l'oreille, le palais, et un peu d'audace. Le grenat, quelque part entre le verre et les enceintes, vous remerciera.