Le bleu qui swingue : quand le jazz peint ses accords sur la toile
Photo: Tom Tall and Tommy Tallstig created thisartwork, Public domain, via Wikimedia Commons
Il y a des couleurs qui ne s'expliquent pas par la théorie. Elles s'écoutent. Le bleu profond d'une toile de Bearden, par exemple, ne se comprend qu'en mettant un disque de Thelonious Monk sur la platine. C'est toute l'affaire du jazz : une musique qui a toujours su se faire voir.
Le blue-note, ce pigment impossible
Les musiciens de jazz parlent de la « blue note » comme d'une note jouée légèrement plus basse qu'elle ne devrait l'être — ni juste, ni fausse, suspendue entre deux mondes. Les peintres, eux, connaissent bien ce vertige. Comment nommer un bleu qui tire vers le violet sans jamais y arriver ? Comment peindre un crépuscule qui reste en sursis ?
Romare Bearden, peintre new-yorkais passé par le Harlem des années trente, a bâti toute son œuvre sur ce dialogue. Ses collages, faits de papier découpé et de photographies, fonctionnent comme des improvisations : il superpose, il déplace, il tranche dans la matière pour mieux la faire respirer. Ses « Projections » des années 1960, découpées dans des bleus d'encre et des ocres de journaux, pourraient être la partition visuelle d'un disque de John Coltrane. Bearden écoutait du jazz en travaillant — et ça s'entend. Ou plutôt, ça se voit.
Le swing, une écriture du geste
Ce que le jazz apporte à la peinture, ce n'est pas seulement une ambiance. C'est une façon de tenir l'instrument. Le swing, ce décalage rythmique qui fait que rien ne tombe pile où on l'attend, se retrouve chez les coloristes qui refusent les aplats. Ils travaillent en touches décalées, en retards volontaires, en reprises de motifs qui ne se répètent jamais deux fois à l'identique.
Aaron Douglas, figure de la Renaissance de Harlem, l'avait compris avant tout le monde : ses silhouettes violettes et ses halos de lumière fonctionnent comme des chorus de trompette, des phrases qui montent en spirale. Plus près de nous, les toiles de Norman Lewis — souvent présenté comme le seul Afro-Américain du premier cercle de l'expressionnisme abstrait — imitaient explicitement les structures du bebop. Ses gris et ses noirs en mouvement, c'est du Charlie Parker au ralenti.
Une œuvre, un disque : le duo idéal
Envie de tester l'expérience chez vous ? Quelques accords parfaits entre peinture et disque :
- Bearden, « Tomorrow I May Be Far Away » avec « A Love Supreme » de Coltrane : la même nostalgie du Sud, la même montée vers la lumière.
- Norman Lewis, « Processional » avec « Kind of Blue » de Miles Davis : la sobriété comme sommation, le gris comme modalité.
- Aaron Douglas, « Aspects of Negro Life » avec Duke Ellington et « Black, Brown and Beige » : une fresque et une suite symphonique, nées à la même époque, racontant la même histoire.
Les héritiers d'aujourd'hui
L'histoire ne s'arrête pas aux années soixante. Des artistes contemporains comme Julie Mehretu, dont les cartes abstraites grouillent de lignes nerveuses, revendiquent l'improvisation comme méthode. En France, la scène de l'art contemporain n'est pas en reste : les expositions croisées entre jazz et arts visuels se multiplient, du Festival d'Avignon aux nuits de la fondation Louis Vuitton, où des plasticiens peignent en direct pendant que les musiciens jouent.
C'est peut-être ça, la leçon du jazz pour les couleurs : ne jamais finir sa phrase. Laisser une note en suspens, une zone de toile inachevée, un bleu qui attend son pendant. La prochaine fois qu'une mélodie vous fait voir rouge — ou bleu nuit, ou jaune citron —, ne vous dites pas que vous rêvez. Vous faites simplement de l'improvisation chromatique.