Debussy au dessert, Satie à l'apéro : le menu secret des compositeurs gourmands
Photo: elegant French dinner table with sheet music and wine candlelight, via i.pinimg.com
Il y a des dîners qui se mangent, et d'autres qui s'écoutent. Chez les compositeurs français, les deux souvent se confondaient. Debussy savourait ses repas avec la même gourmandise qu'un accord de neuvième, Satie vivait (littéralement) d'aliments blancs, et Messiaen notait les chants d'oiseaux entre deux plats. Une chose est sûre : la musique française se déguste.
Satie, l'homme qui mangeait blanc
Commençons l'apéritif par le plus étrange des convives. Erik Satie, l'auteur des Gymnopédies, affirmait ne se nourrir que d'aliments blancs : œufs, lait, chair de poulet, camphre (parfois). Une diète fantôme pour un homme qui voulait, disait-il, « manger uniquement des aliments sans histoire ».
Cette blancheur assumée, on la retrouve dans sa musique : dépouillée, pâle, presque translucide. Si les Gymnopédies avaient une couleur, ce serait ce blanc cassé d'une nappe de bistrot parisien un matin de novembre. Accordez donc votre apéritif — un verre de Muscadet, rien de plus — à ces trois pièces nacrées. L'accord est parfait, presque diététique.
Debussy, l'esthète à table
Claude Debussy, lui, ne faisait rien comme les autres, pas même la vaisselle. Dans ses lettres, il parle de musique avec le vocabulaire d'un fin gourmet : on « savoure » un prélude, une harmonie a une « saveur ». Son Prélude à l'après-midi d'un faune est un sorbet aux fruits : frais, doré, fondant.
Pour le plat de résistance, on propose un rouget à la tomate accompagné de La Mer. Le rouge profond de la sauce répond aux cuivres du deuxième mouvement, et la teinte orangée du poisson se fond dans les vagues dorées de l'orchestre. Debussy, qui collectionnait les estampes japonaises — ces estampes où les couleurs chantent — aurait approuvé ce genre de mariage.
Messiaen, l'orgueilleux des couleurs cuisinées
Olivier Messiaen ne cachait rien : « Je suis coloriste », répétait-il à qui voulait l'entendre. Pour lui, chaque accord possédait une teinte précise, un bleu-violet violacé ici, un orange chatoyant là. Ses Quatuor pour la fin du Temps, composé dans des conditions terribles, sont pourtant traversés d'éclats de couleurs presque comestibles.
Imaginez Louange à l'Éternité de Jésus servi avec un chou farci violet, la couleur de ce fameux accord qu'il décrivait lui-même. C'est le plat végétarien du menu : lent, tendre, éternel.
Le fromage : Ravel en vert tendre
Le fromage, ce moment où le repas respire. On y associe un Saint-Marcellin crémeux à la Pavane pour une infante défunte de Ravel. Le vert tendre du plat de fromage, la douceur légèrement mélancolique de la mélodie : un duo qui fond sur la langue comme sur l'oreille.
Ravel, fils d'un ingénieur, construisait ses œuvres comme des mécanismes de précision — et ses desserts comme des horloges suisses. Sa Boléro est un soufflé qui monte lentement, note après note, couleur après couleur, jusqu'à l'explosion finale. Servez-le en dessert avec un mille-feuille : la répétition gourmande est la même.
Le café et la digestif
Pour finir, un expresso serré et La Valse de Ravel : noir, tournant, légèrement ivre. Ou mieux, un café et les Préludes de Debussy, ce recueil où chaque pièce porte un titre digne d'une carte de restaurant étoilé : Les Sons et les parfums tournent dans l'air du soir. On ne fait pas plus synesthétique comme intitulé de plat.
Et vous, quel est votre accord ?
L'exercice est simple : la prochaine fois que vous préparez un dîner, choisissez une œuvre pour chaque plat, et une couleur pour chaque œuvre. Écrivez le menu. Jouez-le. Vous découvrirez que la musique française — comme la cuisine française — n'a jamais vraiment séparé le goût de la vue, ni l'oreille du palais.
Bon appétit, et bonne écoute.